Ascension du Ras Dashen en Ethiopie

ascension du Ras Dashen

Extrait du récit « Seyssinet-Pariset/Addis-Abeba – novembre 2015- juillet 2020 – Petites chroniques chaotiques d’engagements divers » par Hervé Doulat. L’ensemble du récit est lisible en ligne. Nous avions déjà évoqué très brièvement notre ascension du Ras Dashen en Ethiopie dans cet article.

Les Nil, très d’union entre le Ras Dashen et le Kilimandjaro

Le point culminant du massif du Simien, et de l’Éthiopie, est le Ras Dashen qui culmine à 4550 mètres d’altitude. Bien en dessous donc des 5892 mètres du Kilimandjaro en Tanzanie et point culminant du continent Africain. Sur le plan géologique et topographique, les deux montagnes sont très différentes. L’une, le Kilimandjaro, est très isolée et sa masse encapuchonnée du blanc des neiges éternelles se repère à des centaines de kilomètres à la ronde. Le Ras Dashen quant à lui est noyé au milieu de sommet d’altitudes équivalentes et fait partie de ces montagnes dont on sait qu’elles sont un point culminant (et encore…) uniquement quand on est sur son sommet. 

Pourtant ces deux géants continentaux, bien que distant de milliers de kilomètres, sont doublement reliés. D’abord parce qu’ils ont pris forme aux abords de la Vallée du Grand Rift qui raye l’Afrique de l’Est, par la tectonique des plaques africaine et somalienne. Ensuite parce que les Nil prennent leurs sources aux pieds de chacun d’eux. En effet, le Nil Bleu prend sa source au lac Tana, au pied du Simien, tandis que le Nil blanc la prend dans le lac Victoria, au pied du Kilimandjaro, avant de se rejoindre à Khartoum en Égypte. 

D’accord, ces précisions topo- et orographiques n’ont pas un grand intérêt sinon de renforcer la dimension mystique de mon expérience éthiopienne. Vous n’êtes pas obligé de la partager mais dans le doute, j’ai préféré vous en parler. Quoi qu’il en soit, pour Éric et moi, montagnards de naissance, le Ras Dashen est un objectif que nous avons rapidement inscrit à l’ordre du jour de nos voyages, dès le troisième à l’automne 2016. Nous avons programmé son ascension en fin de séjour, après 5 jours de travail à Addis-Abeba et autant à Sona et Debark. Nous avons gardé 3 jours dans l’emploi du temps élaboré avec Daniel pour tenter d’atteindre le point culminant du pays. 

En route pour le Ras Dashen

Le voyage a donc débuté à Sona après une intense session consacrée essentiellement à la mise en place des structures de gouvernance du projet, le conseil d’école et le conseil de construction. Des heures de réunion et de palabres, nécessaires mais éreintantes, heureusement entrecoupées de temps dédiés à la réalisation des images qui allaient nous servir à communiquer sur le projet en Europe. C’est également la première fois que nous arrivons à Sona avec une cargaison massive de fournitures scolaires, cahiers et stylos notamment. 6 mules ont été nécessaires pour transporter l’équipement minimal annuel de chaque écolier. La distribution est organisée avec beaucoup de minutie par les membres du conseil d’école et les instituteurs, sous la baguette du directeur de l’époque, Melese (prononcer Mélessé). Plus qu’une distribution de matériel, ce fut une authentique distribution de sourires ! Voir ces 500 enfants recevoir leur dotation les yeux grands ouverts, incrédules devant ce qui nous semble à nous européens si basique, voire insignifiant : deux cahiers et 3 crayons ou stylos… L’école n’a pas encore commencé à sortir de terre mais déjà le projet se concrétise pour les familles de Sona, qui d’ores et déjà sont plus nombreuses à envoyer leurs enfants étudier. Alors, certes, la distribution de matériel est attractive, mais également elle crédibilise l’enseignement : comment apprendre à écrire et compter sans cahier ni stylo ?

Ceci fait, nous quittons Sona un petit matin d’octobre de bonne heure. Daniel et Agere, notre guide de montagne, nous presse car l’étape est longue jusqu’au village d’Ambikwo, camp de base de l’ascension du Ras Dashen, avec plus de 30km vallonnés entre 3000 et 3500 mètres d’altitude. Longue mais magnifique, surtout à cette période, l’entrée de la saison sèche, l’équivalent de notre printemps et début d’été. Tout n’est que couleurs éclatantes, de l’infini variété des jaunes orangés des champs de céréales aux verts des prés, des roches noires ou rouges au bleu du ciel. Les heures passent vite dans ce décor et seule l’impossibilité de recharger les batteries me limite, malgré la tentation, dans l’utilisation de mon drone. Souvent le chemin, à flanc de versant, domine de profondes vallées d’où scintillent  par éclats les rivières qui les ont façonnées. De part et d’autre s’étendent les cultures jusque dans les parcelles les plus escarpées et déjà des groupes de femmes et d’hommes s’y affairent, aux premières heures de la campagne des récoltes. Malgré la brise qui souffle et l’altitude, la chaleur est écrasante et le soleil tape dur. Au fil des heures, la fatigue se fait sentir et nous atteignons enfin la bourgade de Chiro Laba. Ambikwo est sur le versant d’en face, tout comme le Ras Dashen. Ils paraissent tout près mais il va toutefois d’abord nous falloir descendre au fond de la vallée qui nous sépare du camp de base…

La rivière Meshesha coule 400 mètres en contrebas de Chiro Laba qui, comme Ambikwo, est à environ 3150 mètres d’altitude. Une jolie descente et surtout une bonne grimpette pour finir la journée… Et comme prévu, la descente se passe relativement bien et nous arrivons à peu près en forme au bord de la Meshesha. Malgré notre envie d’en finir, Daniel nous incite à prendre le temps de souffler et surtout de rafraichir nos pieds en surchauffe à l’eau fraiche de la rivière. Parmi le peu de choses utiles que j’ai ramenées de mon service militaire, j’avais pu vérifier et bien enregistrer cette maxime d’un de mes sergents, à savoir que les pieds étaient les meilleurs amis du soldat et qu’à ce titre, il devait les bichonner ! 

Un bien étrange convoi

J’obtempérais donc, avec Éric, bien volontiers à la suggestion de Daniel et nous nous sommes assis côte à côte, sur de confortables pierres au bord de l’eau. L’eau fraiche et nos massages produisirent rapidement leurs délicieux effets sur nos pieds enflés et poussiéreux. Il devint très vite évident que la pause allait durer un peu mais comme rien ne s’y opposait, sinon l’envie de boire une bière fraiche, nous primes notre temps. D’autant plus qu’une animation aussi soudaine qu’inattendue se profilait avec un bruyant convoi qui, comme nous, arrivait de Chiro Laba et approchait rapidement de la rivière.

Rapidement, nous distinguâmes un brancard porté sur l’épaule par quatre hommes et sur lequel reposait une forme indéfinie sous une couverture. Il était escorté d’une vingtaine de personnes qui chantaient et tapaient des mains, assurant sans doute des relais aux porteurs et la garantie d’une ambiance fort festive. Ils passèrent devant nous en nous saluant, échangeant quelques mots avec Daniel et Agere, la couverture nous laissant apercevoir le visage d’une femme couchée. Quel étrange attelage, qui maintenant attaquait la montée d’Ambikwo à un rythme éthiopien, c’est-à-dire si soutenu qu’il eut été vain de tenter de les suivre, même avec le brancard chargé !

Sans attendre notre demande, nos visages incrédules et interrogateurs suffisant largement, Daniel nous donna l’explication. Depuis maintenant quelques années, la loi oblige les mères à accoucher à l’hôpital, ou du moins dans un environnement médicalisé. En effet, la mortalité en couche des femmes comme des enfants est grande et l’État éthiopien cherche bien sûr à y remédier. Le défi est de taille quand vous habitez dans le Simien et c’est la raison de la circulation de ces brancards portés par des hommes car le terrain est bien trop escarpé pour imaginer un transport sûr et confortable à dos d’animal. Et le convoi qui venait de nous doubler ramenait une maman et sa petite fille de la clinique de Chiro Laba à Ambikwo où elles résident, dans l’allégresse générale.

Le camp de base d’Ambikwo

Cette note positive nous redonna du cœur à l’ouvrage et renfilant péniblement nos chaussures et nos sacs à dos, nous attaquons prudemment les 400 derniers mètres de dénivelé de la journée. Ils furent longs et difficiles sur ce versant orienté à l’Ouest et donc écrasé par le soleil de la fin d’après-midi. Mais finalement nous finîmes par entrer dans le beau petit village d’Ambikwo, agréablement perché dans un vallon ombragé de nombreux eucalyptus. Le campsite officiel et obligatoire est un grand terrain légèrement en pente, tenu par des curés de l’église toute proche, curés qui en perçoivent la dime. Une cuisine sommaire est aménagée à l’extrémité supérieure du terrain, où s’affaire déjà notre petite équipe, Cassa le cuisinier et Bantie son aide, qui nous a précédée. Sans eux et les muletiers, ce type de voyage serait bien plus difficile et pour moi impossible sans choisir entre mon matériel photo/vidéo ou mes affaires personnelles ! Et puis c’est notre équipe, nos amis, réunis désormais pour la réussite du projet d’école pour lequel chacun amène son énergie et sa bonne volonté. Bref, nous sommes contents de nous retrouver au camp de base pour boire un coup ! 

L’ascension du Ras Dashen n’est pas un exploit mais elle n’est pas à prendre à la légère. Elle requiert tout d’abord une très bonne condition physique pour faire les 1500 mètres de dénivelé qui vous mèneront au sommet, sur un terrain caillouteux raide et à une altitude où les efforts deviennent couteux. C’est pourquoi Daniel et Agere programment un départ à 4 heures du matin qui nous donnera la marge de sécurité horaire nécessaire et surtout nous épargnera de monter sous la grosse chaleur. 

L’ascension du “toit de l’Afrique”

Le départ s’effectue donc de nuit et nous progressons à la lueur de la frontale. Heureusement l’ascension démarre sur un large chemin confortable mais nous le quittons après une heure de marche pour attaquer un sentier très raide fait de blocs de rocher. C’est rude mais heureusement, le jour commence à se lever et il annonce une journée magnifique. Seul inconvénient, il révèle la face immense qu’il nous reste à gravir jusqu’à un large col / épaule qui est notre objectif. Il nous faut enclencher le mode « mulet » et notre petit groupe de 4 devient silencieux, avançant du pas lent et régulier qui est notre meilleure garantie d’arriver en haut sans trop de difficulté… 

Enfin nous atteignons le col à 4300 mètres. Même bien acclimatés, les efforts sont couteux et nous connaissons cet état de léger hébétement qui vous plonge facilement, les yeux dans le vague, dans un mode contemplatif un peu pathétique, cherchant du regard des informations que vous avez du mal à analyser. C’est dur mais c’est beau ! La végétation est encore présente, quoique très limitée et de l’autre côté du col, le terrain est beaucoup plus plat, formant ces immenses plateaux caractéristiques du Simien. Le sommet est à portée de main, 200 mètres plus haut et dont nous ne sommes séparés que par une grande pente douce herbeuse et… une falaise !

Vidéo au drone du sommet du Ras Dashen

Tandis que nous traversons l’ultime alpage, la falaise qui nous fait face et nous sépare du sommet représente un mystère : comment allons nous passer ? Elle n’est pas très haute, peut être une grosse cinquantaine de mètres mais elle est verticale. Cela dit, comme souvent en s’approchant, les systèmes de vires et de cheminées apparaissent de plus en plus nettement et un cairn marque le départ du passage vers le sommet. Et de fait, en 20 minutes d’escalade facile, quoi que passablement exposée, nous prenons pied sur le sommet. La vue est magnifique d’amplitude et d’aridité. Elle n’offre pas la majesté des glaciers alpins, c’est très différent mais c’est tout aussi impressionnant. Nous prenons photos et vidéos, y compris au drone, mangeons et vidons la topette, garnie d’alcool mexicain et marquée du drapeau rouge à croix blanche d’Éric. 

Quand nous nous décidons à quitter les hauteurs, nous savons en vieux montagnards que cette descente allait faire mal aux cuisses, aux genoux et au dos… Mais nous savons aussi que les magnifiques images récemment imprimées dans nos cerveaux joueraient le rôle d’antalgique et que la petite fierté d’avoir atteint ce sommet en un temps très honorable et sans coup férir nous porteraient jusqu’à Ambikwo où nous attendrait le traditionnel thé et biscuit de Cassa et Bantie. Et sans doute une ou deux bières négociées auprès des enfants du village qui vous les proposent, comme partout dans le Simien, dans une bassine d’eau fraiche. La meilleure bière du monde assurément !

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